Randy Weston, l’esprit de la musique

Aujourd’hui le Maroc : Vous êtes considéré comme le père d’un genre musical qui connaît une grande vogue aujourd’hui : la fusion. Qu’en pensez-vous ?
Randy Weston : Je ne fais pas de la fusion. Je ne sais même pas ce que ce mot veut dire. Je n’ai jamais fait de la musique en vue de rassembler sur scène des musiques différentes et dissonantes. Je fais de la musique, un point c’est tout ! Et pour faire de la musique, il faut remonter à ses sources africaines. Lorsque les Noirs exprimaient leurs frustrations, dans les champs de coton, en battant leurs mains contre leurs poitrines et en chantant, c’est de l’Afrique qu’ils tiennent cette énergie. L’Afrique, c’est la mère, le père, l’essence des musiques. Tout est né ici. En venant en Afrique, je suis venu à la rencontre de mes ancêtres, mais aussi de la terre où sont nées les musiques.
Vous qualifiez toujours vos compositions de musique et utilisez très rarement le terme jazz…
Mais le jazz, c’est de la musique ! Et puis, il est vrai que je ne parle pas de ma musique comme étant du jazz, parce que cette qualification est réductrice des musiques africaines qui la nourrissent. Ces musiques ne se développent pas seulement aujourd’hui dans le continent africain, puisqu’elles ont traversé l’Afrique pour Cuba, la Jamaïque, le Brésil et d’autres pays encore. J’insiste là-dessus : ma référence, mon pain quotidien, la nourriture de mon âme, c’est la musique africaine. Et c’est de cette musique et des valeurs qu’elle diffuse, que je me réclame. Que certains hommes veuillent absolument coiffer ma musique par un nom, je pense qu’elle a longtemps porté celui d’ « African Rythm ». Mais aujourd’hui, je préfère dire que c’est de la musique, simplement de la musique !
La spiritualité est très importante dans votre musique…
Je ne considère pas qu’il existe de véritable musique sans spiritualité. La musique ne cesse d’atteindre au miracle. Il faut remonter aux origines de la musique pour le comprendre. La nature est le premier musicien, les oiseaux sont peut-être les premiers chanteurs. Dit comme ça, ça peut paraître un peu naïf, mais la musique a maintenu cette communion entre les êtres et des forces supérieures. Cela s’est vu chez les Egyptiens où la musique était composée pour des cérémonies religieuses. Cela reste encore vivant en Afrique, à l’occasion des rites. Lorsqu’il n’y pas cette part de spiritualité, qui vous élève l’âme et l’esprit et vous donne l’impression de palper l’intangible, la musique ne m’intéresse pas. La miracle de la musique, c’est qu’elle rend l’homme meilleur. Je ne peux rien ajouter à cela, sauf que le meilleur dans l’homme vient de la spiritualité.
Et justement, la musique gnawa repose sur la spiritualité. Comment s’est opérée votre première rencontre avec les Gnawas ?
Lorsque je vivais à Tanger, un professeur d’anglais s’intéressait beaucoup à mon travail. Un jour, il m’a dit : « il faut absolument que tu rencontres quelqu’un ». Le jour suivant, il venu en compagnie de Maâlem Abdellah El Gourd. Il tenait un instrument entre ses mains, le hajhouj. Dès qu’il s’est mis à jouer, un miracle s’est produit. Ce n’était pas la musique de l’autre, mais la mienne que j’entendais. Les accords de base de la basse du jazz étaient les mêmes que ceux produits par le hajhouj. Une même source lie les Africains et les Noirs de l’Amérique. Ils ont bu à la même eau. Alors lorsqu’on me parle de fusion, mais fusion avec qui ? avec les traditions de ma musique ! Je me souviens encore de mon éblouissement à l’occasion de cette journée. Une sacrée journée, celle que je dois à Maâlem El Gourd dans mon petit appartement de la rue Gibraltar.
Et après, c’est une grande aventure avec la musique des Gnawas…
Oui, j’ai composé plusieurs C.D. avec eux, dont l’un est entièrement fait par 9 maâlems gnawis qui jouent et chantent seuls. Je n’interviens que dans un seul morceau. Et aujourd’hui encore, les Gnawas se déplacent partout avec moi, et participent à l’identité de ma musique. Nous avons joué juste après les événements du 11 septembre dans un temple bouddhique au Japon. Vous imaginez des musiciens gnawas dans un temps bouddhique ! Vous vous rendez compte aussi de cette spiritualité qui fonde leur musique pour qu’ils se produisent dans ce lieu sans choquer personne.
La fusion et la Word music sont à la mode aujourd’hui. Quel regard portez-vous sur cela ?
Je suis attaché à la musique traditionnelle. Celle où les instruments provoquent des vibrations et des convulsions dans le corps de celui qui s’en sert. Il sent cette musique, elle le pénètre. L’instrument n’est pas séparé du corps, il fait corps avec lui. Pour moi, c’est cela la vraie musique.
Quant à la musique électrique, elle est facile et commerciale. La spiritualité lui faut défaut. Elle peut taper à l’oeil et à l’oreille, vous transporter, mais elle ne vous laisse rien après. Vous l’oubliez très vite. Tandis qu’une musique faite avec de vrais instruments et qui trouve ses sources dans les traditions, lorsque le miracle se produit, un air peut donner des frissons à un homme pendant toute une vie.
Vous la condamnez donc ?
Non! Je ne condamne rien. Chacun est libre de jouer la musique qu’il veut. Mais ce n’est pas la musique que je goûte et que je recommande à mes amis d’écouter.

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