Un destin miraculeux

Par quel miracle un jeune paysan de Qassabine, village perdu dans les contreforts du mont Alaouite au Nord de la Syrie – un village archaïque dépourvu d’école et d’électricité , a-t-il pu devenir un poète de dimension universelle ? Son destin tient du conte de fées. Né, selon sa mère, le 1er janvier 1930 (jour symbolique du renouveau qu’il cultivera toute sa vie), mais inscrit officiellement sur le registre des naissances le 14 septembre 1930, le jeune Alî Ahmad Sa’îd Esber, ne pouvant être scolarisé, reçoit l’enseignement traditionnel de son père. Petit cultivateur, mais homme de haute culture soufie, son père est son maître à vivre et son maître à penser. Avec son processus de germination et de fructification, le travail de la terre est métaphorique de l’agriculture de l’âme. Dès l’enfance, le jeune Alî est initié à la langue coranique, à la poésie et à la gnose des grands visionnaires soufis comme Hallâj et Ibn Arabî, entre autres.
Sa connaissance de la culture arabe classique étonne son entourage. Il est vrai qu’il a de qui tenir, car son père fait office d’imâm dans le village.
A l’âge de treize ans, ayant appris que la ville la plus proche, Tartous, allait recevoir Son Excellence Choukri Al Kouatly, président de la République syrienne, Alî décide d’écrire un long poème en son honneur et d’aller le lui lire sur place. Son père résiste un instant, puis acquiesce. Alî se rend à la ville sous la pluie, forcément à pied, par des chemins boueux. Après d’éprouvantes péripéties, le miracle a lieu : lors de la réception officielle sur la place, il est invité à lire son poème devant le président de la République.
Touché, celui-ci demande quel est le souhait le plus vif de son coeur. « Aller à l’école », répond Alî. L’Etat va le prendre en charge. Après le lycée français de Tarbous et le collège d’Etat de Lattaquié, Alî fera des études de philosophie à l’université de Damas.
En 1954, il est licencié es lettres. De fil en aiguille, le poème dédié à Choukri al Kouatly finira par le conduire à l’université de Beyrouth où il soutiendra sa thèse de doctorat d’Etat. Entre-temps, Alî Ahmad Sa’îd a troqué son nom contre celui d’un dieu d’origine phénicienne. En 1947, ayant envoyé en vain des poèmes à un périodique de Lattaquié, port syrienle plus proche de Tartous, l’idée le traverse d’en envoyer un autre sous le pseudonyme d’Adonis. Il est aussitôt publié.
De surcroît, l’auteur est prié de prendre langue avec la rédaction. En découvrant la jeunesse de l’adolescent, le rédacteur en chef n’en croit pas ses yeux. Désormais, Alî n’est plus Alî, il est devenu Adonis et le restera toute sa vie et, par son oeuvre, bien au-delà de sa vie. Le poème de ses treize ans est certes un indice magique de son destin.
Mais le germe de sa prodigieuse aventure, qui le conduira à enseigner dans plusieurs universités d’Europe et d’Amérique du Nord, fut généré par l’enseignement ésotérique de son père, homme de la terre et cheykh d’un seul tenant, qui lui avait appris à vivre à la fois aux deux bouts du bâton : celui du travail extérieur et celui du travail intérieur.
C’est ainsi qu’Adonis, au-delà des antagonismes contradictoires, mènera poétiquement de front les deux actions les plus extrêmes de la vie : accomplissement intérieur et réalisation extérieure. D’un côté, la création poétique dans la solitude et, de l’autre, l’engagement social en créant des revues (Chi’r –poésie-) dans les années 957 à 1964 avec Yûsuf al-Khâl, Afâq en 1964, Mawâqif en 1968) et en participant à des colloques, conférences et séminaires en Europe, aux Etats-Unis, au Canada et au Japon.
Il y a chez Adonis un puissant désir de métamorphose : processus de mort et de renaissance, ou de rupture et de renouvellement, que son jour de naissance préfigure. Après avoir changé d’identité poétique en 1947, il quitte définitivement la Syrie en 1956 pour s’installer à Beyrouth après avoir épousé à Damas une étudiante de l’université, Khâlida Sâleh. Tous deux obtiendront la nationalité libanaise en 1962. Grâce aux infinies prévenances de la vie, le petit paysan syrien Alî Ahmad Sa’îd Esber devient, par la force des choses et le jeu imprévisible de l’existence, le grand poète libanais Adonis. La revue Chi’r qu’il fonde en 1957 avec Yûsuf al-Khâl s’ouvrit largement sur la poésie de l’Occident en publiant des traductions de poètes français comme Saint-John Perse, Yves Bonnefoy, René Char, Paul Claude, Jules Supervielle, Jacques Prévert, Pierre Jean Jouve, Henri Michaux entre autres, ainsi que des poètes de langue anglaise ou espagnole comme Ezra Pound, T.S. Eliot, W. B Yeats, E.E Cummings, Federico Garcia Lorca, Octavio Paz, Juan Ramon Jimenez etc.
La poésie, comme le disait le poète Roberto Juarroz, est transdisciplinaire ; elle est – par essence – transculturelle et transnationale. Dans le même sens, malgré l’empreinte fortement religieuse qu’il a reçue de son père, Adonis va se libérer de toute obédience confessionnelle pour devenir transreligieux. Le sacré, pour le poète autonome, est en amont de tout langage. C’est pourquoi la poésie ne se sert du langage que pour faire allusion à ce qui lui échappe.
Autre rupture avec le passé : l’écriture poétique de son troisième recueil en arabe, les Chants de Mihyar le Damascène, qu’il entreprend en 1960-1961 à Paris où il est invité après avoir obtenu une bourse du gouvernement français. C’est un tournant métaphysique dans sa recherche et une révolution dans la poétique arabe traditionnelle.
Il faudra attendre 1983 pour que la traduction intégrale par Anne Wade Minkowski paraisse aux éditions Sindbad. L’année précédente, Gérard Pfister des éditions Arfuyen en avait publié des extraits dans sa nouvelle collection bilingue.
L’oeuvre est aussitôt reconnue et fortement appréciée par ses pairs et par les plus fins lecteurs de poésie. Le passage d’Alî Ahmad Sa’îd Esber au Lycée français de Tartous a décidément été fructueux : Adonis est d’abord traduit de l’arabe en français avant de l’être en anglais, espagnol, allemand, norvégien, suédois, grec, turc… Désormais, sa notoriété ne cessera de croître en France ainsi qu’à l’étranger.
En 1984, un an après la parution des Chants, c’est la consécration : grâce aux recommandations d’Yves Bonnefoy et d’André Miquel, il est invité au Collège de France pour y donner une série de leçons sur la poétique arabe, publiées en 1985 sous le titre Introduction à la poétique arabe. Nouveau tournant dans sa vie : après avoir vécu dans l’enfer de Beyrouth – dont il tiendra le Journal du siège du 4 juin 1982 au 31 décembre 1983 – et contraint d’abandonner son appartement endommagé par les bombardements, Adonis va errer d’un lieu à l’autre avant de s’installer à Paris avec sa famille en 1986. Les honneurs qui lui échoient et le responsabilités qu’il assume n’entament en rien la justesse de sa sensibilité poétique. « Faut-il lier l’oeuvre à l’homme ? s’interroge Anne Wade Minkowski dans la revue Esprit. Question, poursuit-elle, qui peut se poser et se reposer à l’infini et, à l’infini, ne trouvera pas de réponse. »
Reste qu’elle sous-entend que, dans le cas d’Adonis, les deux sont indissociables. Il n’y a en effet aucune contradiction entre l’homme et l’oeuvre qui, l’un l’autre, l’un dans l’autre et l’un par l’autre, poursuivent la même recherche fondamentale, la même voie d’autotransformation dans l’interrogation des abîmes de l’homme indissociables des abîmes de l’univers. Toute critique littéraire de la poésie est aussi vaine qu’absurde. Toute exégèse aussi. Reste à découvrir le sens du sens d’un oeuvre, son orientation fondamentale, sa thématique la plus éveilleuse, ses thêmata cachés, ses niveaux de perception, de réalité et de complexité, ses espaces d’éclairement de l’indicible, ses ouvertures sans frontière, l’intensité de ses silences et ses révélations muettes analogues à l’expérience vécue par Maître Echhart d’une troisième parole qui n’est ni dite ni pensée, qui n’est jamais exprimée (mais qui) est à jamais saisie à la fois dans son émission et dans son séjour intérieur ».
Les essais d’Adonis sur la culture arabe regroupés sous le titre La Prière et l’Epée sont encore l’introduction la plus intime à son oeuvre poétique. Nul autre que lui ne pourrait témoigner d’une telle justesse : à la fois la plus subjectivement objective et la plus objectivement subjective qu’il soit possible d’incarner à la plus fine pointe de l’âme, tout en cultivant le paradoxe jusqu’à l’amalgamer à l’art secrètement alchimique de l’impossible.

• «Adonis le vionnaire»,
Michel Camus, Edition du Rocher, 14,94 euros

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