Un roman contre le racisme

La couverture du roman constitue à elle seule un manifeste. La tour Eiffel est coiffée d’un fez rouge, ses pieds sont chaussés de babouches jaunes. C’est à un Paris marocanisé selon un mode humoristique que le livre semble convier le lecteur de prime abord. De prime abord seulement, parce que son contenu est nettement moins drôle, en particulier vers la fin. Le livre commence d’une manière cool, et nous balance peu à peu le lot de misères des différents narrateurs qui se relaient pour décrire leur quotidien. Il s’ouvre sur une scène de racisme, narré sur le mode humoristique, et se ferme sur le meurtre d’un Marocain qui a dérangé un Français en chantant Oum Keltoum.
Le dénominateur commun de toutes les scènes relatées dans ce livre, c’est le racisme. Le principal narrateur, Abdelkhalek Elhachraoui, vit dans les Œillères, une cité dans la banlieue parisienne. Il raconte son quotidien. Le monde vu par un banlieusard pourrait être l’autre titre de ce roman. Ce monde ne dépasse guère les frontières de la Cité et des lieux de travail du narrateur. Il le raconte comme s’il rape, dans le langage des zonards. Que l’on ne s’attende donc pas à trouver dans « Paris mon bled » la grande littérature, ni la petite d’ailleurs. C’est juste un rythme, animé par un souffle, et qui nous fait entendre une voix vibrante de vie. Khalek tchatche en utilisant le jargon qu’il partage avec ses potes. Sa façon de dire comprend quelques belles trouvailles. Il y a du plaisir à lire ce roman. Le livre – plus dit qu’écrit – relève de la performance. D’autre part, le monde de Khalek est constitué de menus faits quotidiens et de réflexions naïves sur la vie. Il puise les ressources de son discours dans la vie courante : prix d’un cheese burger, formules intéressantes pour déjeuner, les marques des fringues, les films, les chaînes de T V. Le kitsch et le banal sont le lot des gens que décrit ce livre.
Il y a d’autres sujets évidemment. Et Khalek n’est pas ce qu’on appelle un narrateur pudique. Il nomme un chat un chat, et le livre comprend de nombreuses scènes participant d’un érotisme à la manière du narrateur. Par ailleurs, ce qui fait incontestablement la valeur de l’auteur de « Paris mon bled », c’est son humour, son ironie et son sens de la dérision.
En attestent les épigraphes placées en tête des chapitres. Exemple : « En réglant sa facture à la fin du mois, Aladin regretta que le génie lui ait offert une lampe de 500 Watts ». Ou encore « Hercule réussit à accomplir les Douze Travaux mais fut disqualifié pour raison de dopage ». Mais derrière cette dérision, se révèle de temps à autre la détresse dans ce qu’elle a de plus cinglant. Malek, le frère du narrateur, « éclatée la rate à coups de savates », est décrit enveloppé de tuyaux dans un hôpital où toute sa famille attend qu’il rende l’âme.
Et puis Moussa, abattu par un Français, parce qu’il chantait trop fort Oum Keltoum à 22 heures. Tous ces crimes raciaux sont présentés par plusieurs voix : la mère de Khalek, sa tante Lyasmine ou son autre tante Rahma. Le roman en devient polyphonique sans qu’il y ait réellement des différences notables entre ces voix. Tous les personnages parlent de la même façon. De ce point de vue-là, l’on peut dire que l’auteur de «Paris mon bled» aurait gagné à varier son écriture. Il aurait aussi gagné à ne pas brosser un portrait stéréotypé des cités où vivent des Arabes.
Tous les banlieusards ne correspondent pas à l’image de la famille de Khalek. C’est d’ailleurs la principale réserve qu’on peut émettre sur ce livre : il brosse un portrait trop caricaturé de la vie des Maghrébins dans les cités.
Il présente aux Français une idée conforme à celle qu’ils se font des jeunes dans les banlieues. En cherchant justement à fuir le genre Ben Jelloun, à qui il a adressé quelques piques méchantes au passage, Youssouf Amine Elalamy tombe dans le même piège en livrant de ses compatriotes une image qui répond aux attentes d’un certain public français.

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