De l’usage du conditionnel dans la presse

De l’usage du conditionnel dans la presse

Le président de ma commune serait un voleur. Vous admettrez avec moi, d’emblée, que dans ce cas d’espèce, sonnante et trébuchante, la démonstration va être difficile. En l’état actuel des choses, cet énoncé grave ne relève pas d’une analyse de l’usage du conditionnel dans la presse, il faut tout de suite faire appel à la théorie des probabilités. Et comme il est très probable que mon président de commune soit un voleur, cela relèvera plus, tout de suite, d’une autre discipline : celle de l’eschatologie. Seule cette dernière peut développer un discours rationnel et scientifique sur les certitudes. L’énoncé deviendrait : «je suis presque sûr que le président de commune est un voleur». Là, vous constatez que le «presque» avec sa faiblesse congénitale apposée à «sûr» n’est d’aucune utilité au journaliste. Le «sûr», quant à lui, convoque un potentiel plus fort, aussi puissant que la vérité elle-même qui est irréfragable comme une preuve. En outre, l’usage du verbe être au présent lève toute équivoque par sa simplicité ouvrière. Il «est» voleur.
Malgré cette démonstration, que je trouve modestement brillante, l’auteur de cette phrase risque rapidement de découvrir une autre discipline : le droit. Car, si le président de commune en question est un honnête homme et qu’il arrive à le prouver, l’énoncé devient automatiquement diffamatoire et le journaliste en question risque rapidement de faire connaissance avec une discipline qu’il sentira mieux : la scatologie tout court. Il sera effectivement, comme on dit dans un langage très usuel, dans la merde. Il va falloir qu’il explique à son juge qui lui, dans la plupart des cas, est arabisant, la subtilité laborieuse du conditionnel dans la langue française.
Maintenant que nous maîtrisons mieux le conditionnel, nous pouvons donner quelques exemples. Ma voisine serait une prostituée. Là, nous entrons dans la complexité. Un homme bien portant ne se trompe jamais sur la vertu d’une femme. Si le doute, exprimé ici par le conditionnel, existe, cela nous informe plus sur l’inexpérience, notamment sexuelle, de l’homme face au vaste univers de la féminité, que sur les qualités de cette voisine, mise maladroitement en cause. Si cette femme est ce qu’il prétend qu’elle est, une prostituée, son conditionnel, dans ce cas, est plus une affirmation qui tient compte de la gravité de l’accusation, de la retenue sociale qui entoure cette pratique ou l’expression d’une gêne due à une profonde frustration sexuelle.
Sinon, et ce qui est plus que probable, ce conditionnel-là doit cacher quelque chose de plus sérieux. On peut supposer que ce monsieur a eu une relation, cachée, avec sa voisine et comme il a été éconduit, il veut salir sa réputation. Là, précisément, le mot «prostituée», ne renvoie pas à une fonction, à un travail rémunéré, selon qu’il soit plus ou moins bien fait, mais à une insulte «adjectivée» tendant à déprécier socialement et définitivement la femme qui ne veut plus de lui. C’est de l’ordre du dépit et de la vengeance. Le conditionnel, le pauvre, n’y est pour rien.
Ces quelques considérations sur l’usage du conditionnel dans la presse vous seront bien utiles. Si vous rencontrez un verbe au conditionnel dans un article méfiez-vous. Soit le journaliste n’a pas d’informations vérifiées et il s’avance maladroitement pour cacher son incompétence. Soit l’information est vraie et il n’a pas le courage intellectuel d’en faire état par un lâche excès de prudence. Ou, finalement, le gars en question fait le malin pour distiller le doute et, dans ce cas, il risque d’avoir un gros procès sur le dos. Et même ses lecteurs les plus inconditionnels ne pourront pas le tirer d’affaire. C’est comme ça.

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