La vengeance d’Idi Amin

La vengeance d’Idi Amin

L’opération d’Entebbe, l’un des raids de commando les plus brillants du XXe siècle n’aurait pas pu avoir lieu sans le Mossad. La gloire en est revenue à Tsahal. Mais sans l’aide du Mossad, sous la direction de Yitzhak Hoffi, l’armée israélienne aurait certainement eu du mal à exécuter ce raid éclair en Afrique, à 4.000 kilomètres de ses bases. Même aujourd’hui, il est impossible de dévoiler entièrement la contribution du Mossad à l’opération «Coup de tonnerre». Le 27 juin 1976 à midi, dès la nouvelle du détournement d’un Airbus 250 passagers, le Mossad entre en action. Les pirates de l’air, des Palestiniens et deux Allemands du groupe Baader-Meinhof, ordonnent au commandant de bord du vol Air France 139 de se poser à l’aéroport d’Entebbe en Ouganda. La collaboration du sinistre Idi Amin Dada est tout acquise aux hommes de main du chef du FPLP dissident, Wadi Haddad. Entre le 30 juin et le 1er juillet, les “terroristes” libèrent 147 otages, mais retiennent à Entebbe plus de 100 passagers israéliens et juifs détenteurs de passeports français, britanniques ou autres. En cette période de vacances, le nombre de femmes et d’enfants est particulièrement élevé. Les pirates de l’air exigent la libération de plusieurs dizaines de “terroristes” détenus en Israël, dont deux Allemands de la bande Baader-Meinhof. Le public israélien n’a jamais entendu parler de Brigitte Schultz et de Thomas Reuter, mais le Mossad sait tout sur eux. En janvier 1976, les autorités du Kenya ont arrêté, avec l’assistance du Mossad, cinq “terroristes” qui s’apprêtaient à attaquer aux missiles un avion d’El Al au moment de son atterrissage à Nairobi. Arrêtée en flagrant délit, l’équipe palestino-allemande a été remise au Mossad. Sur la demande du gouvernement kenyan, toute l’affaire est restée secrète. Transportés en Israël, les cinq “terroristes” ont été traduits en justice et condamnés à des peines de prison. Six mois après, leurs noms figurent en tête de la liste des détenus “terroristes” dont leurs camarades du FPLP exigent la libération en échange des otages juifs qu’ils détiennent en Ouganda, voisin du Kenya. L’échec et mat semble assuré. Car Israël, cédant à l’ultimatum venu d’Entebbe, accepte de négocier. Idi Amin exulte en compagnie des “terroristes” avec lesquelles il se fait photographier. En Israël, c’est la semaine la plus dramatique depuis la guerre de Kippour. Dan Shomron, patron des parachutistes, m’affirme pourtant au cours de ces journées tragiques qu’il pourrait sans problème emmener ses hommes à Entebbe et libérer les otages. J’en conclus qu’une opération militaire est déjà envisagée et que tout dépend d’une décision du gouvernement. Bien entendu, il n’est pas question de publier quoi que ce soit à ce sujet. La moindre allusion mettrait la vie des otages en danger. Il ne me reste plus qu’à suivre de près le déroulement des événements. Les événements, et surtout les relations spéciales que le Mossad entretient en Afrique, sont naturellement nécessaires au succès de l’opération. Yitzhak Hoffi les mettra tous à la disposition de Tsahal. Pour commencer, le Mossad procure les plans détaillés de l’aéroport – pistes, dépôts de carburant, tour de contrôle, bâtiments du terminal – ainsi que ses procédures d’atterrissage et de décollage. L’aéroport d’Entebbe étant resté ouvert au trafic aérien régulier, des agents du Mossad n’ont aucun mal à se mêler aux passagers des avions de ligne pour aller mettre à jour ces plans. Ils rapportent aussi la nouvelle qu’une escadrille de Mig est parquée à proximité du terminal. Ensuite, en collaboration avec le SDECE, des agents du Mossad recueillent des renseignements supplémentaires auprès des passagers libérés et rapatriés en France. On tire de leurs témoignages tous les détails possibles : le nombre de “terroristes”, leur description, les armes dont ils disposent, l’endroit de l’aérogare où sont détenus les autres otages. Par-dessus tout, le Mossad doit obtenir la collaboration discrète de Jomo Kenyatta, le président vieillissant du Kenya. Les gros porteurs Hercules C-130 de fabrication américaine sont capables d’effectuer un vol sans escale jusqu’à Entebbe pour débarquer le commando et embarquer les otages libérés, mais ils devront se ravitailler en carburant à Nairobi pour pouvoir regagner Israël. Il est évident que Jomo Kenyatta ne souhaite pas faire figure de collaborateur d’Israël, surtout aux yeux de certains pays africains radicaux. Il est non moins évident qu’il ne peut pas être mis dans le secret de l’opération. La moindre fuite, et le tam-tam africain aurait tôt fait d’alerter Amin Dada, lui donnant la possibilité de préparer un piège mortel à l’intention des Israéliens. Pour surmonter ces obstacles, le Mossad s’adresse à un vieil ami de Meir Amit et de Zvi Zamir, Bruce McKenzie, un colon britannique qui a choisi de rester au Kenya après l’indépendance du pays. Kenyatta lui a même confié un portefeuille de ministre pendant quelque temps. En fait, il a toujours été le représentant de l’Intelligence Service au Kenya. McKenzie a beaucoup de sympathie pour Israël. S’étant lié d’amitié avec Uni Lubrani, un des premiers ambassadeurs d’Israël au Kenya, il a fait connaissance par son entremise d’Amit et de Zamir, et admire le Mossad en connaisseur chevronné des services de renseignements. Tout en paraissant céder aux exigences des pirates de l’air, Yitzhak Rabin presse le Mossad d’obtenir un droit d’escale au Kenya. Le Premier ministre d’Israël n’est pas dans une situation enviable, surtout dans ces heures du samedi 3 juillet où il doit prendre une décision finale. Il n’a pas encore reçu la réponse du Mossad concernant l’escale au Kenya. McKenzie a promis de régler l’affaire. Lubrani s’envole à Nairobi pour le rencontrer. Le travail du Mossad est d’une telle précision qu’il fournit aussi les caractéristiques de la Mercedes noire qui sert aux déplacements d’Amin Dada. Dès l’atterrissage en bout de piste du premier Hercules israélien, une Mercedes noire identique prend le chemin de l’aéroport sans éveiller les soupçons des soldats ougandais qui montent la garde à l’aéroport, jusqu’au moment où des coups de feu éclatent en rafale : en l’espace de 80 secondes, sept “terroristes” sont abattus. Une seule perte du côté israélien, Jonathan (Yoni) Netanyahou, le chef du commando. De l’atterrissage du commando à Entebbe au décollage des avions avec 102 otages à leur bord, il s’est écoulé à peine 42 minutes. C’est à ce moment, vers 11 heures du soir, qu’Uri Lubrani se fait recevoir d’urgence par Jomo Kenyatta. Le président du Kenya fulmine. Pas question d’autoriser l’atterrissage des Hercules à Nairobi, une demande qu’il considère comme un diktat israélien. Le coup de téléphone de Bruce McKenzie arrive à point. Il promet à son vieil ami Jomo que le ravitaillement des avions israéliens prendra moins d’une heure, et que personne ne s’en apercevra. Kenyatta donne enfin le feu vert alors que les Hercules ont déjà amorcé leur descente. De la rédaction du Maariv à Tel-Aviv, je compose alors le numéro du palais présidentiel à Kampala. Durant un entretien « pathétique » de 45 minutes, Idi Amin se plaint amèrement du comportement d’Israël : Vous m’avez tué quarante soldats. Pourquoi m’avoir causé ce tort ? J’ai tout fait pour adoucir le sort des otages. Je leur ai fait distribuer des savonnettes, du papier hygiénique, du riz… L’opération «Coup de tonnerre» s’achève par un succès triomphal dont les échos retentissent dans le monde entier. C’est la première fois qu’un commando aéroporté parcourt une telle distance pour délivrer des civils innocents retenus en otages. Pour apprécier la complexité d’une telle opération, il suffit de rappeler l’échec du commando héliporté, dépêché par le président Carter pour libérer les otages américains en Iran. Les hélicoptères ne sont jamais parvenus jusqu’à l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran. Une série de fausses manoeuvres les a fait s’écraser au sol ou se heurter en plein vol. Ayant patiemment accumulé toute l’information touchant à l’épopée des passagers de l’Airbus d’Air France, de l’instant de son détournement au succès de l’opération de sauvetage, je permets à mon journal de publier dès le lendemain le récit le plus détaillé du raid, plus mon interview téléphonique exclusive avec Idi Amin. Cette interview me vaut immédiatement la signature d’un contrat avec les éditions Bantam de New York pour la rédaction en quinze jours d’un livre sur l’opération, en collaboration avec William Stevenson. Trois semaines après l’opération de commando sur Entebbe, le livre est déjà en vente dans les librairies. Il a été traduit en vingt langues. Les dix-huit tirages en anglais ont atteint les ventes de 1.700.000 exemplaires. Bruce McKenzie a payé de sa vie son aide à Israël. En 1978, ce vétéran de l’Intelligence Service s’est laissé appâter par Idi Amin Dada. Au retour de sa visite à Kampala, son petit avion a explosé en plein vol. La bombe, fabriquée par un ex-agent de la CIA, Frank Terpil, avait été dissimulée dans le cadeau d’adieu du maréchal-président à Bruce McKenzie : une tête de cerf empaillée. Amin Dada a obtenu les services du mercenaire américain par l’entremise de son copain Muammar Kadhafi. Le « contrat» lui a coûté 250.000 dollars. La même année, Wadi Haddad, le « cerveau » du détournement de l’Airbus France à Entebbe,meurt d’un cancer. D’après ses amis, il aurait été empoisonné par des agents israéliens, et les médecins de l’hôpital de Berlin-Est où il était soigné l’ont laissé s’éteindre de mort lente sans pouvoir établir un diagnostic précis de sa maladie.
• D’après «Mossad, 50 ans de guerre secrète» de Uri Dan

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