Fruits secs en gros et au détail

Fruits secs en gros et au détail

Bienvenue à Derb Omar, le cœur marchand du Maroc profond. Évidemment, la rue de Strasbourg est irrémédiablement encombrée de camions, fourgonnettes et triporteurs affairés comme de gros insectes bruyants et nauséabonds mais Derb Omar présente un avantage de taille : même les grossistes vendent au détail. À vous les dattes, les figues, les amandes, les noix, les fruits secs, toutes les douceurs de Ramadan, à des prix très appétissants.
15h30. Le premier grossiste de la rue à partir de la place de la Victoire est en pourparlers très animés avec les agents d’une brigade de GUS : le chauffeur de sa fourgonnette s’est arrangé pour s’attirer les foudres des policiers, pour défaut de présentation de permis de conduire. Ce qui n’empêche pas la fourgonnette en question d’être déchargée de son contenu, des dizaines de cartons de dattes de Tunisie, pendant que le bras de fer entre le marchand et les policiers se poursuit.
Le métier de grossiste ? L’homme nous invite à repasser un autre jour, il promet de nous faire visiter son entrepôt, c’est là que tout se joue. Mais pour le moment, il est vraiment très occupé : «Allez plutôt voir dans une Qissariya, il y en a une à trois cents mètres plus bas…» À cheval sur le trottoir et la chaussée, des vendeurs à l’étalage proposent leurs chinoiseries. Mais pas question pour eux d’entamer une conversation, par exemple de vous expliquer comment ils s’arrangent pour occuper ainsi l’espace public… Dire que Derb Omar est une rue marchande relève de l’euphémisme, cela saute aux yeux. Mais il faut bien que tout le monde vive.
L’entrée de la Qissariya a quelque chose de surréaliste. Un vendeur de parfums fait face à un étalage traditionnel de dattes, figues et fruits secs. On commence par se demander ce qu’un parfumeur vient faire là avant de se laisser happer par l’atmosphère chaleureuse et gourmande qui règne dans cet endroit. Bien que, quelques pas plus loin, un étalage incongru vient perturber à nouveau l’harmonie de cet espace que l’on croyait réservé aux figues, aux dattes, etc. Cette Qissariya abrite également des bouquinistes ! Des affiches promotionnelles vantant une marque de stylo «Made in China» et des monticules de romans, de manuels scolaires et de vieux magazines rendent cet endroit étrangement attachant.
La ruelle principale de la Qissariya débouche sur la boutique de Khalid. Originaire d’Errachidia, cela fait 18 ans qu’il est dans le métier. Autrefois, il était installé dans le quartier du Garage Allal. Être basé à Derb Omar, c’est plus profitable ? Khalid ne répond ni oui, ni non : ce sont là des questions qui ne se posent pas. En revanche, il permet au journaliste de prendre autant de photos qu’il veut, si ça peut faire plaisir à ses lecteurs…
L’un de ses aides interrompt la conversation. Il lui donne le détail d’une petite vente qu’il vient de faire. Khalid fait l’addition sur une machine tout aussi accoutumée à totaliser des dizaines de millions DH. On réalise alors que sa boutique déborde en effet d’empilements de cartons de produits de toutes sortes et de toutes origines, dont les fameux abricots secs de Turquie.
Mais là, il ne s’agit que d’encaisser les 65 dirhams d’une dame qui s’est offert du raisin sec «beldi» (en provenance de Fès) et un assortiment d’épices. Khalid vend sa marchandise au détail avec la même bonhomie que lorsqu’il vend en gros. En fait, s’il vend au détail, c’est pour rendre service, pour faire plaisir aux gens. Avez-vous déjà goûté du raisin sec beldi (40 Dh/kg) ? C’est l’occasion ou jamais d’essayer.
Pendant que Khalid finit de rendre la monnaie, une cinquantaine de volumineux sacs bleus sont acheminés jusque devant la boutique de Khalid et sont entreposés sous les étals. Il s’agit de noix de pécan, produites désormais dans la région de Meknès alors qu’il y a cinq ans, elles étaient importées du Brésil. Conséquence : les noix de pécan sont à 40 DH le kilo contre le double autrefois. Pour les dattes, malheureusement, la production nationale poursuit sa descente aux enfers. On ne peut rien contre le Bayoud, la rouille du palmier dattier, ce qui permet aux exportateurs tunisiens d’en profiter : les cartons «Product of Tunisia» tiennent le haut du pavé, les dattes tunisiennes monopolisent les entrepôts et se la jouent très star devant les dattes irakiennes, reléguées au statut de produit de bas de gamme.
Heureusement, pour sauver l’honneur de la production ramadanienne nationale, il reste les figues sèches, dont un client d’allure moyen orientale vient d’acheter un collier de cinq kilos, enfilées d’une corde en plastique façon raphia. Tandis que dans un coin de la boutique, trois impressionnantes piles de caisses de figues conditionnées en gros attendent d’être expédiées à l’autre bout du pays. Dans la rue de Strasbourg, la cohue des triporteurs, fourgonnettes et camions n’attend que ça…

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