Tindouf : Un No man’s land ? (2)

Tindouf : Un No man’s land ? (2)

L’Algérie était soutenue par l’URSS, alors que le Maroc était et reste toujours l’allié traditionnel des Etats-Unis et de la France… Ce clivage n’a aujourd’hui plus court et le processus de démocratisation du Maroc enlève toute ambiguïté et argument aux adversaires du Maroc, car les alibis d’hier ne tiennent pas et le Maroc propose avec courage d’aller très loin pour régler les contentieux territoriaux par la politique de la régionalisation dans le cadre de la souveraineté marocaine.
-La stratégie politico-militaire de l’Algérie passe par ses frontières avec le Maroc Comment aujourd’hui formuler la question de la «sécurité extérieure» et de «la sécurité ou plutôt de l’insécurité intérieure » de l’Algérie? Comment et dans quelle mesure les questions de la sécurité, de la stratégie sont-elles envisagées par la doctrine militaire algérienne ? Quelles sont les stratégies mises en œuvre ? Comment sont-elles articulées, formulées, par le principal acteur concerné : l’Armée nationale populaire (APN).
1-La sécurité ou l’insécurité intérieure. L’armée algérienne a acquis un statut historique «légitime» dans l’Etat algérien; l’historien Mohamed Harbi écrivait dans un style ironique que «les Etats ont leur armée, alors que notre armée possède un Etat». L’ANP (Armée nationale et populaire) n’a pas évolué dans son rôle ni dans sa conception du pouvoir et ni dans ses relations avec les institutions dites «civiles» à référence constitutionnelle: la Présidence, le Parlement…. Que ce soit sous la présidence de Houari Boumediene, Chadli Ben Jedid, Mohamed Boudiaf, Liamine Zeroual ou Abdelaziz bouteflika, l’armée demeure la «Colonne vertébrale» du pouvoir algérien. L’Algérie est l’un des pays de l’Afrique et du monde arabe où l’armée (Armée nationale et populaire, ANP) jouit officiellement de la « légitimité nationale » directement héritée de la lutte de libération nationale (1954-1962). Dans les textes, l’armée était soumise à l’autorité du parti FLN (Front de libération nationale) mais dans les faits, les relations entre l’Etat et l’armée étaient beaucoup plus complexes. Pourtant, dès l’indépendance, le dogme de l’identité armée-nation a été gravement écorné, les chefs de l’armée confisquant par un coup d’État la légitimité politique des «pères de la révolution». Le régime autoritaire de Boumediene (1965-1978) a maintenu l’armée dans une position subordonnée, utilisant les services secrets (la Sécurité militaire, SM), dont plusieurs de ses membres étaient issus du clan d’Oujda, comme principal instrument de son pouvoir en jouant sur les équilibres des conflits entre officiers «anciens maquisards» (ALN) et «déserteurs de l’armée française» (DAF).  Depuis 1965, la Sécurité militaire est le cœur du pouvoir algérien et le noyau central dirigeant de l’armée. Malgré son changement d’appellation en 1988, les Algériens continuent le plus souvent à la désigner par son acronyme redouté, la «SM». Dans les années 1980, sous l’égide du colonel Larbi Belkheir, une fraction du «clan des DAF » est parvenue à investir les positions clés au sein de l’armée et de la SM, tout en consolidant ses réseaux de corruption et en instrumentalisant la contestation islamiste naissante. Ayant dû céder à l’opposition une ouverture politique contrôlée (1989-1991), le clan Belkheir, menacé dans ses intérêts économiques par la victoire électorale du Front Islamique du Salut (FIS, décembre 1991), a annulé les élections et déclencha une féroce guerre d’«éradication» de la mouvance islamiste contestataire. Cette guerre transforma l’ANP, ou du moins une partie de celle-ci, en une armée de guerre civile militaro-populiste utilisant la violence et la répression comme principal instrument pour la gestion de la société algérienne. Fière de son caractère «populaire», l’armée algérienne avait souvent évité une confrontation directe au grand jour avec la population. Les émeutes d’Octobre 1988 ont poussé l’armée à incarner le politique comme une légitimité de la souveraineté nationale. Derrière la façade civile du gouvernement, c’est désormais l’ex-SM (devenue DRS) qui constitue le pouvoir nu du pays, une «armée spéciale» qui contrôle l’armée ordinaire pour assurer la pérennité d’une petite caste de privilégiés au pouvoir. Un principe fondamental de la doctrine militaire professionnelle est de reléguer toute identité entre l’armée et le peuple au niveau abstrait de la volonté générale et de réduire l’effet des origines sociales par l’organisation militaire. Une partie de cette logique est de couper les troupes des intérêts civils afin qu’elles acceptent les ordres de leurs officiers sans question.
2-La sécurité extérieure et la doctrine militaire. Avant même que l’affaire du Sahara ne prenne la tournure d’une crise ouverte entre le Maroc et l’Algérie, au début des années soixante-dix, Alger affichait d’une manière claire ses ambitions pour une façade sur l’Atlantique, contenues dans sa « propagande»  qu’elle appelait à l’époque « l’expansionnisme chérifien, grave danger  pour ses voisins de l’Est et du Sud ». Les stratèges politico-militaires algériens, depuis l’indépendance, considèrent que la sécurité de l’Algérie passe par ses frontières avec le Maroc, et la région de Tindouf constitue le principal noyau de cette doctrine militaire algérienne. Dans leurs calculs géostratégiques, les dirigeants algériens croient en entretenant les tensions et en créant un conflit au sud du Maroc, ceci pourra briser définitivement les aspirations marocaines au « Grand Maroc», tout en assurant la première place pour l’Algérie à l’intérieur du Maghreb. Depuis la guerre des sables en 1963, avec comme conséquence directe des relations maroco-algériennes tendues, les dirigeants algériens, excepté  peut-être Boudiaf (vision algérienne sincère et clairvoyante qui a payé de sa vie) cherchent sans cesse à s’imposer comme le leadership dans le Maghreb, mais de nos jours l’objectif  reste très loin.
Avec l’avènement de Bouteflika aux affaires de l’Etat algérien, tout le monde croyait à l’apaisement, tant espéré, des relations maroco-algériennes. L’observateur avéré s’est trompé encore une fois sur l’attitude de l’ancien régime constamment renouvelé par des personnages issus du même appareil étatique. Nul doute sur la personne de Abdelaziz Bouteflika quant à ses connaissances des rouages de la hiérarchie militaire: l’armée et le politique ont renoué de belle dans un mariage inédit qui se prénomme le politico-militaire. Le nouveau locataire du Palais d’Al-Mouradia est un professionnel des équilibres entre le politique et le militaire. Le modèle politico-militaire turc qui a toujours fasciné certains cercles militaires algériens clairvoyants, par sa capacité à générer un projet de société et sa faculté d’être un partenaire clef dans le système étatique sans la remise en cause de ses structures, semble d’actualité dans l’Algérie d’aujourd’hui. En attendant l’avènement d’un « Atatürk algérien», la stratégie de Bouteflika consiste à jouer sur ces équilibres politico-militaires avec le consentement, bien évidemment, d’une large frange de l’état-major de l’armée algérienne. En attendant le jour où l’armée retournera dans ses casernes, le Président est contraint de maintenir ce statu quo des équilibres internes, et vis-à-vis des supposés rivaux régionaux. Dans le cadre de ces équilibres politico-militaires est conçue la doctrine militaire algérienne qui découle des objectifs de la politique de sécurité et de l’environnement politico-stratégique, économique et social. La conception d’une doctrine militaire est définie par les principes fondamentaux selon lesquels l’armée ou certaines de ses parties (l’armée des frontières) accomplissent leurs tâches pour atteindre les objectifs nationaux. Ces principes sont déterminants, mais ont besoin pour être concrétisés d’un Etat solide sur le plan intérieur, or c’est loin d’être le cas pour l’Algérie. L’armée des frontières ne cessera d’étendre son influence, s’érigeant en groupe de pression à l’intérieure de l’armée nationale populaire pour sauvegarder essentiellement  ses intérêts vitaux.
L’armée algérienne, dont les équipements ont vieilli et les revenus pétroliers sont au plus haut, fait donc baver aujourd’hui les marchands d’armes, et ce d’autant plus que l’embargo «informel» imposé par les occidentaux 1994 sur les ventes d’armes à l’Algérie a été levé progressivement. Avec la guerre civile, l’armée taillée sur le modèle soviétique très lourd a dû opérer une transformation profonde pour devenir une armée de contre-guérilla avec un dispositif plus léger et des petites unités de troupes mobiles. Aujourd’hui comme hier, l’Algérie s’approvisionne en Ukraine, en Russie et en Egypte en véhicules blindés pour le transport de troupes, en hélicoptères légers avec un nouveau partenaire qu’est l’Afrique du Sud et elle puise toujours dans les stocks de l’ex-armée rouge, notamment pour les avions de combat, comme les MIG.
Est-ce que la doctrine militaire et stratégique de l’armée algérienne a évolué depuis l’effondrement du mur de Berlin et surtout depuis la fin de la guerre civile à grande échelle?
Il est évident que la doctrine militaire est un domaine actif qui évolue constamment en fonction de l’environnement de la politique de sécurité et des expériences acquises lors des engagements et des conflits précédents.
Dans ce cadre, est ce que la refonte de l’armée opérée par les autorités militaires algériennes peut être interprétée comme une course à l’armement ?
Les avis des spécialistes divergent: certains analystes voient dans ce remodelage de l’armée algérienne une course à l’armement et une volonté tant rêvée de s’imposer par la force militaire en tant que leadership dans le Maghreb, d’autres analystes croient que l’enjeu de l’armée algérienne est de se mettre aujourd’hui au standard de l’OTAN qui lui permettra de gagner la confiance des occidentaux et particulièrement des Etats Unis pour qu’on lui délègue certaines responsabilités de sécurité en Méditerranée du Sud et en Afrique. Reste à vérifier si cette nouvelle orientation de l’armée algérienne est suffisamment flexible et adaptée à des standards internationaux, de sorte qu’elle lui offre assez de place pour que la collaboration avec ces nouveaux partenaires «occidentaux» soit possible.

Mohamed SIHADDOU
Ingénieur en Télédétection Aérospatiale Toulouse/FRANCE

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